Florian
Florian Cyclo-voyageur. Auteur du livre 'une famille un monde'

Pâques au balcon, Santiago au tison

Pâques au balcon, Santiago au tison

« Je dois préciser que je n’appartiens pas à cet étrange groupe de personnes qui part en voyage dans des contrées lointaines, survit aux bactéries et publie ensuite des livres pour convaincre les innocents de marcher sur leurs traces. » - Isabel Allende - Mon pays réinventé

Lundi 28 octobre

7°C la nuit! Les températures à Santiago de Chile sont extrêmes pour nos corps habitués à la torpeur de Tahiti. J’attrape ma polaire pour la jeter dans mon sac de voyage. Sa capuche intégrée pourra me servir si les manifestations ne baissent pas en intensité d’ici notre arrivée vendredi. En attendant, on temporisera sur ce petit morceau de Chili perdu en mer où je ne peux imaginer la moindre violence. L’île de Pâques est tout de même la pointe orientale de la Polynésie.

Il faut se plier aux formalités d’entrée. Via le serveur de la police aux frontières, je rentre péniblement les informations me concernant pour recevoir instantanément une autorisation d’entrée qui stipule que j’arrive par avion et que je dois rester sur mon bateau ! Il est tard, on verra demain si mon espagnol rouillé peut expliquer au douanier le cocasse de cette situation.

Mardi 29 octobre

On est émus de les voir comme on les a toujours vus : immobiles et immortels.

Voyager de nuit est déjà un peu désagréable. Mais le faire avec un réveil pour un dîner offert à 3h30 du matin qui comprend une omelette réchauffée avec son timbre-poste de jambon suivi d’une pêche au sirop accompagnée de sa confiture de pêche, le tout sous le regard suspicieux d’une vache qui rit, ça frise l’indélicatesse. Quand, enfin, le capitaine de l’avion éteint les lumières pour un sommeil bien mérité, le jour se lève brutalement. Voyager d’est en ouest entraîne une compression du temps bien peu agréable. La fatigue m’épuise. L’avion est une de ces inventions géniales que les compagnies aériennes ont transformé en cauchemar.

Heureusement, sous le plafond nuageux, l’île de Pâques apparaît enfin comme on l’imagine : pelée, isolée, perdue dans l’immensité du Pacifique. Une bonne heure plus tard, embarrassés par ce flacon d’insecticide offert par le ministère de la santé pour lutter contre la dengue et la pile de documents justificatifs demandés par les douanes, nous passons devant la police aux frontières qui ne manifeste aucun intérêt pour mon autorisation d’entrée et me souhaite un excellent séjour. Le mari de notre logeuse nous attend et s’excuse déjà du retard pris dans le nettoyage de notre hare (la maison en langage Rapa Nui. Proche du fare tahitien). Pour nous faire patienter, il nous emmène dans un auto-tour pour nous faire découvrir nos premiers moai . Ces gros tiki de pierre sont partout et nous regardent avec leur air malicieux. On est émus de les voir comme on les a toujours vus : immobiles et immortels.

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Mercredi 30 octobre

Et l’île de Pâques passa d’une transmission héréditaire du pouvoir à une méritocratie de l’oiseau.

Quoi de mieux que de marcher dans cet univers volcanique pour en découvrir toutes les facettes ? Suivant les conseils des autochtones, nous partons arpenter les flancs du volcan Orongo jusqu’à son sommet. Arrivés, la surprise est totale : la caldera est remplie d’eau et d’une végétation en îlot qui prend comme écrin la forme parfaitement circulaire du volcan. Cette couleur végétale contraste avec le bleu profond de l’océan qui héberge trois îlots dont la présence modifia le cours de l’histoire sur l’île. Ils hébergent des cernes noirs qui viennent pondre leurs oeufs, abrités des hommes comme à leur habitude. Ces oiseaux amenèrent sur l’île le culte de l’homme-oiseau qui renversa au sens figuré comme au sens propre les moai, symboles de l’ancienne croyance. Chaque année, les hommes les plus valeureux s’élançaient dans une course qui les amenaient du volcan à l’îlot le plus grand pour en rapporter le premier oeuf pondu. Celui qui gagnait cette compétition devenait alors le chef de la population pour un an. Et l’île de Pâques passa d’une transmission héréditaire du pouvoir à une méritocratie de l’oiseau. Ou bien une démocratie de l’oeuf. C’était d’ailleurs des précurseurs, car à bien regarder nos ministres d’aujourd’hui on est en pleine démocratie des crânes d’oeuf…

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Jeudi 31 octobre

Loin des îles verdoyantes de la Polynésie française ou de la modernité de Hawaï, l’île de Pâques est pelée et dépeuplée. Comme si les végétaux et les hommes avaient refusé de pousser trop loin dans cet univers minéral. C’est une facette aride de la Polynésie que l’île nous offre. Des volcans ponctuent le paysage et la côte est découpée en champs de lave. Rien d’accueillant au premier abord. Certes les moai semblent veiller sur l’île et leur présence est rassurante, il n’en demeure pas moins un sentiment d’isolement et de frugalité que la découverte à pied rend encore plus prégnant.

C’est au détour d’une longue promenade que l’on découvre que les oasis existent et qu’elles sont souvent sous le niveau du sol, profitant de l’effondrement d’une grotte ou d’un lavatube pour y puiser un peu d’eau et de fraîcheur, tout en se protégeant de l’agression permanente du vent que les maigres bosquets d’arbres n’entravent pas.

oasis

Tout de même des points communs avec le reste du triangle polynésien se dégagent : l’omniprésence des chiens errants (en meilleure santé qu’à Tahiti), le recours à la tôle comme objet d’ornementation et des nids de poule comme si des bulles avaient été intégrées au macadam des routes.

Reste une douceur de vivre à tout point égale au reste de l’Océanie, une gentillesse désarmante et une désinvolture salvatrice. Les événements qui agitent le Chili ont peu de répercussions ici. Quelques casseroles transformées en tambour et des slogans dénonçant le despotisme du président Piñera sont les seuls témoignages de la révolte qui gronde.

Vendredi 1 novembre

Les vendeurs de sifflets vont faire fortune.

Il va pleuvoir. Il est temps de quitter l’île pour mieux y revenir dans une semaine. Les 6 heures d’avion qui nous séparent de Santiago me paraissent une éternité. Le film que j’essaie d’apprécier (Tolkien) me laisse de marbre, et je vais d’écran en écran (très facile à faire dans un avion avec les rangées de devant) où je trouve le nouveau roi lion (celui avec des vrais lions en images de synthèse) et Rio, une belle histoire d’oiseau bleu. Au moins, j’en oublie les avertissements de nos gentils voisins américains de l’île de Pâques, affolés à l’idée que nous nous rendions dans l’épicentre de la violence populaire mondiale. Biberonnés à CNN, c’est la guerre civile qu’ils nous décrivent dans la capitale chilienne.

Et une fois arrivés à l’aéroport de Santiago, nous devons nous rendre compte que la compagnie de taxi qui devait nous emmener au centre refuse de s’y rendre à cause de la manifestation organisée pour ce 1er novembre. Heureusement un bus nous approchera et nous pourrons finir à pied. Au fur et à mesure que nous approchons, les rideaux des magasins se ferment et une quantité impressionnantes de tags recouvre tout : murs, fenêtres, statues et trottoirs. Les vendeurs de peinture vont faire fortune. A la teneur des messages affichés, la population est en révolte contre le pouvoir. Aucun doute possible. Et vu les policiers armés jusqu’aux dents qui encadrent le centre ville, le pouvoir craint les débordements.

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Pourtant, arrivés à la Plaza de Armas, véritable centre de la ville, l’ambiance est joyeuse, voire bon enfant. Les sifflets accompagnent les casseroles et les banderoles remplacent les tags. Les vendeurs de sifflets vont faire fortune. Toutes les devantures sont fermées mais nous trouvons sans peine, au milieu d’un marché de nuit improvisé, une petit restaurant où nous dégustons des fruits de mer servis par un agréable patron péruvien. Tout en dégustant mon empanada (chausson fourré), je regarde les informations télévisées. Le contraste est grand entre ce que le petit écran me montre et ce que je peux voir dans la rue. La manipulation médiatique joue à plein : images de violence et d’incendie, comptabilité des millions de dollars partis en fumée, interview de riverains inquiets des dégradations, ministres et sous-ministres condamnant la révolte, tout y passe pour décrire un pays en guerre civile, ravagé par une bande de sauvages. Mais ce que j’ai sous les yeux, ce sont des gens souriants et déterminés qui se battent pour un avenir meilleur dans un pays où survivre est difficile. Et je suis au même endroit que les caméras de télévision : au centre de Santiago ! La désinformation est à peine croyable. Pourtant de Pierre Bourdieu à RHCP, on nous l’a dit : throw away your televison !

Samedi 2 novembre

Comment ces chefs d’état que nous pensions formés et compétents peuvent-ils être aussi inconscients et maladroits quand il s’agit d’éteindre des révoltes qui coûtent la vie à certains et un oeil ou un bras à d’autres ?

Alors que les médias déversent leurs images de violence en cadrant les manifestants (la magie du cadrage à la télévision), nous découvrons sur place que la violence est uniquement policière. Dans nos pérégrinations de l’après-midi, nous sommes même obligés de faire demi-tour en nous approchant de la almeda, l’artère principale de la ville, en voyant arriver face à nous des manifestants se protégeant des fumigènes, des voiture blindées de l’armée et un char à eau qui manifestement ne nous veulent pas que du bien. Et ce n’est pas à moi, qui ai côtoyé les Sud-Américains pendant un an, qu’on fera croire qu’il s’agit de peuples violents. Ici, au Chili, la police et l’armée, leur déguisement de robocops, n’ont pas laissé de bons souvenirs et ne trompent personne. Pinochet et la DINA ont montré à quel point ces régimes totalitaires sud-américains sont capables de capturer, torturer et faire disparaître les opposants au régime politique en place. Devant tant de violence, je ne peux m’empêcher de trouver des similitudes entre la situation ici et celle de la France, empêtrée dans une fronde populaire habillée de gilets jaunes. Dans les deux cas, ce qui m’étonne, c’est l’incapacité des présidents qui nous gouvernent à prévoir et à éviter ces affrontements entre leur peuple, qu’ils sont censés connaître, représenter et protéger, et les forces de maintien de l’ordre qui ne sèment que le désordre et sont la honte de ces républiques. A croire que l’on a affaire à des présidents qui ont poussé hors-sol, complètement détachés de la véritable nature humaine qui les entoure, qui est, elle, sensible à l’injustice et à la reféodalisation du monde à laquelle nous assistons. Comment ces chefs d’état que nous pensions formés et compétents peuvent-ils être aussi inconscients et maladroits quand il s’agit d’éteindre des révoltes qui coûtent la vie à certains et un oeil ou un bras à d’autres ? Combien de temps avant leur licenciement pour faute grave dans le monde des entreprises privées que par ailleurs ils encensent ?

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Dimanche 3 novembre

Un courant passe entre tous ceux qui sont présents, fait de détermination et de solidarité.

Le trekking urbain, ou plus simplement la marche reste le seul moyen de découvrir une ville et sa population. De par la joie qu’il procure de découvrir à chaque pas un nouvel environnement, il permet également de s’affamer et de s’assoiffer tranquillement mais sûrement. La pause repas devient un moment de récupération où l’on recharge ses batteries à grand renfort de ceviche, de fruits de mer et d’empanadas arrosés de bière australe, de vin chilien ou de pisco sour. Dans le quartier populaire de Brazil, entre deux restaurants, les maisons s’écroulent paisiblement et des marchés prennent place là où certaines ont déjà fini de s’écrouler. Ici, comme plus haut dans la cordillère des Andes, tout le monde a quelque chose à vendre. Vides-greniers improvisés, restauration ambulante, friperie, toute la ville est descendue ce dimanche pour troquer sur les trottoirs. Personne ne semble acheter grand chose mais peu importe. Quand un vendeur en a assez, il cède sa place à un nouveau qui déballe rapidement ses marchandises de son sac à dos ou de son caddie sur un bout de tissu à même le sol et le commerce reprend.

Les slogans anti-gouvernementaux colorent les murs déjà bien bariolés. Ils souhaitent la mort du président, des gendarmes, des policiers et globalement, de tous ceux qui dirigent le pays et de ceux qui les protègent. Nous arrivons en fin de matinée au musée des droits humains dont le hall résonne au son d’un orchestre symphonique qui a pris place encerclé par une foule nombreuse. Quand les guitares arrivent sur scène, accompagnées de tous les musiciens et chanteurs, les chansons de contestation font chanter tout le public, le point levé. Je ne reconnais que bella ciao. L’émotion est forte pendant tout le concert et la minute de silence en hommage aux victimes des violences de ces deux dernières semaines. Un courant passe entre tous ceux qui sont présents, fait de détermination et de solidarité. La justice est réclamée, scandée même.

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L’intérieur du musée fait soudainement écho à ce qui se passe dehors. Les images des violences policières durant le régime de Pinochet rappellent celles vues à la télé la veille. L’histoire se répète au Chili comme ailleurs. Le totalitarisme démocratique dont se réclamait Pinochet doit nous rappeler que nos démocraties occidentale penchent trop à droite.

Lundi 4 novembre

On a gouté au gaz lacrymogène chilien ! Les effets sont en tout point identique à celui de notre belle France. Pourtant, la journée avait plutôt bien commencé avec un visite du quartier Bella Vista, coincé au nord-est de l’hyper-centre. Ses murs peints, ses bars accueillants, ses restaurants délicieux et son ambiance estivale nous ont conquis. Certes, le parc que nous voulions visiter était fermé pour cause de grève générale des fonctionnaires, tout comme les musées avoisinants. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, nous partons plein est rejoindre le quartier moderne et sa tour enfin achevée qui est la plus grande … d’Amérique latine. Avec un horaire de fermeture prévu à 22h, on avait déjà planifié la soirée resto-ciné avec un retour en métro. C’était sans savoir qu’était programmé le super lunes, une grande manifestation en centre ville. A 17h, nous nous faisons gentiment congédiés du Hard Rock Café qui nous apprend que tout ferme dans le quartier et que le cinéma n’a jamais ouvert. Nous rentrons penauds au centre, croisant une foule de manifestants joyeux et un concert improvisé sur un balcon donnant sur l’avenue. Les choses se gâtent à l’approche de la plaza italia où la densité de manifestants augmente avec des relents de gaz lacrymogènes, des hélicoptères de surveillance au-dessus de nos têtes et des feux de poubelle un peu partout dans les rues. Nous tentons d’esquiver en prenant des rues perpendiculaires mais la foule se précipite en courant et nous finissons par nous éloigner de notre objectif. En essayant de nous repérer tant bien que mal dans cette ville que nous ne connaissons pas, nous arrivons en aval de la place où il faut traverser l’avenue Almeda, artère principale de la ville où l’ambiance guerre civile est prégnante. La foule des manifestants tient tête à un groupe de carabineros et nous fuyons vers le nord sans demander notre reste. Un nuage de gaz nous rend à moitié aveugles et la remontée vers la plaza de armas se fait en toussant entre feux et sirènes hurlantes.

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De retour à l’appartement, nous feuilletons les pages des journaux locaux et de twitter pour en savoir plus. Aujourd’hui était bien prévue une nouvelle grosse manifestation pour montrer que le mouvement, loin de s’éteindre, gagne en ampleur. La démission de Piñera semble la seule issue pragmatique à cette crise sans précédent au Chili depuis la fin de la dictature.

Mardi 5 novembre

Des immigrés qui passent leur journée assis par terre pour vendre à un tarif plancher des fausses baskets nike à une population qui n’a pas les moyens de s’acheter autre chose.

Valparaiso, 2ème ville du Chili, est située à seulement 120km de Santiago. Avec sa réputation de cité charmante au bord de l’océan, elle nous a paru une bonne destination pour se défaire de l’ambiance citadine de la capitale et surtout pour oublier les images de violence vues la veille. Mais dès l’arrivée à Valpo comme l’appellent les Chiliens, la gorge et les yeux nous piquent. Les restes de gaz lacrymogène, les fumées des bâtiments incendiés ou le smog en sont tous un peu responsables. Nous apprenons par les journaux de la veille que l’insurrection a été très violente. Nous en constatons les conséquences sous nos yeux. C’est la totalité des grandes enseignes et des centres commerciaux qui sont fermés derrière leurs rideaux baissés ou derrière des plaques métalliques soudées à même les vitrines. Les tags ont recouvert la totalité des murs et les portes de l’église portent la trace d’un début d’incendie.

Les ruelles colorées des cerros, ces quartiers tout en pente, ont du mal à faire oublier le centre-ville saccagé. Les touristes ont fui et tout le monde attend la suite imprévisible des manifestations. Nous-mêmes savons que nous pourrons rentrer en bus à Santiago que si nous partons avant une nouvelle marche de contestation.

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La fermeture des grands magasins laisse la place libre au vendeurs de rues qui occupent les trottoirs et font ressortir une nouvelle misère, celle des immigrés qui passent leur journée assis par terre pour vendre à un tarif plancher des fausses baskets nike à une population qui n’a pas les moyens de s’acheter autre chose. En écho à leur situation, les messages tagués sur les murs rappellent qu’on se bat ici pour plus d’égalité sociale, pour une vraie retraite, pour un respect des droits humains. Mais la teneur des tags est souvent plus violente : on appelle à tuer les policiers, le président, les ministres. Des affiches sans ambiguïté montre un visage mi-Pinochet, mi-Piñera, dénonçant la dictature vécue actuellement. Le centre de Valparaiso devient oppressant. Nous rentrons à Santiago avec un sentiment étrange fait de crainte et de doute pour les jours qui viennent et pour l’avenir du pays tout entier.

Mercredi 6 novembre

Santiago s’habitue à vivre au rythme de la contestation populaire qui entre dans sa 3ème semaine. Les métros ouvrent à 7h du matin, les magasins un peu plus tard et la foule envahit les rues comme dans toute capitale. Rien ne laisse présager les affrontements rituels qui commencent vers 12h avec une marche qui part aujourd’hui de la Costanera, le grand centre commercial situé dans le nouveau quartier des affaires pour se finir à Plaza Italia, lieu de réunion historique des habitants qui se situe entre les quartiers riches et les quartiers pauvres. Vers 16h les hélicoptères commencent à tourner au-dessus des manifestants, les véhicules blindés tentent de les disperser avec des lances à eaux, et les tirs de gaz lacrymogènes ponctuent le ballet des carabineros armés de leur bouclier et de leur matraque. A partir de 21h, des feux de poubelles perturbent la circulation avec les sirènes hurlantes des pompiers qui ne chôment pas non plus. Cris, sifflets, casseroles, tout ce qui peut faire du bruit est mis à contribution un peu partout dans le centre-ville jusqu’à une heure tardive de la nuit où le calme revient peu à peu. Et le lendemain tout recommence.

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En écho aux événements historiques qui se jouent ici, des micro-événements parsèment la ville. Cet après-midi un groupe de rock devant le musée des beaux-arts balance des riffs rageurs aux accents de révolte. Ce soir, c’est au cinéma du quartier que nous allons où Joker, le film de Todd Phillips, passe en boucle et apporte son éclairage pertinent sur la naissance de la violence et de la contestation. L’ennemi n°1 de Batman comme exutoire aux événements du dehors. Pourquoi pas ?

Jeudi 7 novembre

Les dictateurs ont toujours manqué d’humour.

Parmi les rares musées ouverts ce matin (mais qui fermeront dès que le niveau d’agitation sera trop élevé), le musée d’art pré-colombien fait figure d’endroit à ne pas manquer. Sa collection présente ce qui s’est fait comme objets, tissages et momies dans toute l’Amérique du sud et centrale. Les Incas bien évidemment, qui ont eu le mérite de résister le mieux au colonisateur espagnol, mais aussi les multiples tribus qui en un lieu et une époque se sont imposées. Les Mayas, les Olmec, les Moches ont chacun une salle où sont exposées les pièces maîtresses retrouvées de leur civilisation. Une preuve de plus que Christophe Colomb n’a pas découvert l’Amérique. Celle-ci se portait bien sans lui : on se battait, on se décapitait et on réalisait des oeuvres d’arts comme en Europe et heureusement, seules ces dernières sont arrivées jusqu’à nous.

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Le problème de la reconnaissance des minorités Mapuches aujourd’hui est particulièrement bien mis en évidence quand des petits malins transforment une statue équestre en statue Mapuche. La plaisanterie ne semble pas plaire à la municipalité qui dès le lendemain matin envoie ses agents déshabiller ladite statue. Les dictateurs ont toujours manqué d’humour.

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S’il y a bien un quartier qui nous a plus, c’est Lastarria, pour ses rues en courbe, ses cafés paisibles, son marché perpétuel et ses bâtiments d’une autre époque. Mais sa proximité avec la Plaza Italia, épicentre de la révolution en cours, a un peu souillé la blancheur de ses murs : sont affichés ici, en plus des tags de révolte, les photos des gens tués par la répression depuis le début des émeutes et celles des disparus dont les corps n’ont pas été retrouvés. Les éclats de verre, les restes des poubelles incendiées et les réverbères pliés en deux finissent de rompre le charme. On ne peut s’empêcher de jeter un dernier coup d’oeil aux manifestants qui ne quittent plus la place quand un bataillon de robocop s’approchent. Vu ce qu’on a pu lire depuis une semaine sur les murs, nous quittons les lieux assez rapidement pour rejoindre le coeur de la ville. La vie y bat jusqu’à 19h où un couvre-feu qui ne dit pas son nom s’installe. Nous préparons nos sacs car cette nuit il faudra quitter Santiago. Ce sera un soulagement et un déchirement : nous retrouverons la sécurité à laquelle nous sommes habitués mais nous laisserons un peuple combatif et attachant réagir aux dernières annonces du président : une répression sans limite pour faire revenir le calme dans le pays. Je crains le pire pour les jours à venir. Et comme les Chiliens, j’ai envie d’écrire : Fuera Piñera !

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