Florian
Florian Cyclo-voyageur. Auteur du livre 'une famille un monde'

Le bush en feu

Le bush en feu

« Sois toi-même. Les autres personnes sont déjà prises. » Cette phrase est à l’image de ce road-trip : improvisé et hors des sentiers battus. Grâce aux excellents conseils de Carine et à la bonne humeur des enfants, nous avons exploré un bout du continent australien dans un vieux camion équipé pour le voyage. Il y aurait beaucoup à dire sur ce pays. Nous partageons ici quelques tranches de vie glanées dans un pays moderne et rural dévoré par des incendies historiques.

blackdown

Décembre 2019 - Janvier 2020

Fin de décennie

‘Le poids le plus facile à perdre est le poids de l’opinion des autres.’ Lu sur un panneau dans un village du bush.

Dans un précédent article, je décrivais un ouest américain en proie aux flammes sous le regard insensible d’un président qui réfute l’idée de réchauffement climatique. Un an plus tard, c’est au tour de l’Australie de tousser dans les fumées des bush fires sous le regard d’un premier ministre climato-sceptique qui commence tout de même à reconnaître du bout des lèvres le rôle du changement climatique dans cet épisode sans précédent de mémoire d’Australien.

queensland_road

Rien d’étonnant alors que dans notre road-trip en campervan à bout de souffle, on se retrouve bien souvent au bord d’une étendue d’herbe brune à regarder une rivière asséchée. Cette biomasse déshydratée, c’est du carburant qui ne demande qu’à prendre feu.

Le rêve australien

Bien qu’ils aient un accent à faire bondir la reine d’Angleterre, il est agréable de converser avec les Australiens qui vivent dans l’arrière-pays (inland) qu’on aime appeler le bush sous ces latitudes. Ils semblent assez partisans d’une vie simple où passer une soirée à boire des bières entre amis vaut tous les réveillons du monde. Pour nous, le rêve australien prend la forme d’un verre de vin (australien, bien évidemment) entourés de wallabies, animaux qui à eux seuls évoquent l’exotisme du continent australien. Ces gros lapins sauteurs à tête d’âne sont tranquillement en train de brouter au milieu de l’aire de repos que nous avons élue comme domicile pour la nuit.

Road(house)trip

Visiter l’Australie ce n’est pas découvrir un pays, c’est explorer un continent. A moins d’avoir beaucoup de temps (des mois) ou de faire beaucoup de sauts de puce en avion de spot touristique en spot touristique (version fast-food du voyage), il vaut mieux se contenter d’un état ou deux pour commencer. Pour nous ce sera le Queensland. Pourquoi le Queensland ? Parce qu’on a choisi Brisbane, ville plus secondaire que Sydney ou Melbourne que l’on connait déjà, qui est aussi la capitale du Queensland. Parce que le Queensland est moins touristique et moins peuplé que le Sud-Est australien. Parce que le Queensland mène vers le Nord tropical et la fin de la route côtière et que les fins de route ont une signification particulière quand on roule. Parce que, en cette fin d’année 2019, les feux de brousse sont fréquents et particulièrement dans le Sud. Parce que la mousson arrive et que les orages qui l’accompagnent sont un spectacle plus impressionnant qu’un gros monticule rouge au milieu de la plaine.

town

Alors on roule dans le vide rouge et sec de l’outback pour rallier des petites villes organisées autour d’une station-service, d’une épicerie et d’un musée à la gloire des pionniers. La nuit, des rest areas avec douches et toilettes nous servent de camping gratuit. La journée, les parcs nationaux nous tendent les bras pour nous révéler leurs secrets : des forêts hôtes d’oiseaux plus bigarrés les uns que les autres, des formations rocheuses conséquences d’un passé tellurique violent, des serpents vénéneux et patibulaires que l’on observe avec respect, des dinosaures de poche ayant survécu à l’extinction générale et des koalas, animaux représentant le chef-d’oeuvre de l’évolution : ils mangent 4 feuilles d’eucalyptus puis font une sieste de 20 heures.

Itinéraire

Nous avons choisi notre itinéraire pour aller de parcs nationaux en parcs nationaux. Il faut un certain acharnement pour rejoindre certains d’entre eux. Les distances, l’état des routes et l’absence de villages imposent une gestion assez stricte des réserves d’eau et de nourriture. Si notre vieux campervan peut porter plus que nos sacoches de vélos, il consomme lui-même sa ration d’essence à laquelle il faut veiller également. Une panne d’essence à 250 km de la première pompe n’est pas envisageable. Les parcs australiens sont aux antipodes de leurs confrères américains : bien plus sauvages et totalement gratuits. Ils préfèrent le charme discret d’une nature primitive avec quelques installations modestes à l’instrumentalisation touristique et au tapage outrancier des infrastructures américaines. Peu fréquentés, on y passe souvent la nuit seuls avec comme uniques voisins la ribambelle d’animaux improbables et d’insectes hors norme qu’offre le continent austral.

Platypus

eungella

Grand jour ! Nous avons vu l’ornithorynque, que les anglophones appellent Platypus. Cet animal avait intrigué la communauté scientifique lorsque les premiers explorateurs l’avaient rapporté en Europe. Ils crurent d’abord à une plaisanterie et cherchèrent sur le bec de canard les coutures qui l’aurait relié au corps de loutre. Mais de plaisanterie, il n’y avait pas et ce mammifère qui pond des oeufs a d’autres tours dans son sac. Par exemple, des capteurs de champs électriques pour repérer ses proies et un venin prêt à calmer les ardeurs des humains trop curieux. Encore mal connu, il est très difficile à observer. C’est dans le parc Eungella, à une heure de route de MacKay, en face de la grande barrière de corail que nous essayons de le traquer. A notre arrivée, la pluie n’offre pas les meilleures conditions d’observation. Après tout nous sommes dans une rainforest , une forêt pluviale, rien d’étonnant à ce que nous soyons trempés, les chaussures recouvertes de sangsues. Nous déclarons forfait à la tombée de la nuit. Le lendemain matin, une thé bien chaud à la main, j’aperçois les bulles qui trahissent la présence d’un animal sous l’eau et quelques secondes après, le voilà qui sort son bec ! Toute la famille va le suivre dans ses pérégrinations pendant 30 minutes. Pour les observateurs moins chanceux, il reste les tortues qui vivent en nombre dans la rivière…

Le monde à l’envers

L’Australie, le seul pays où ce sont les camions qui doublent les voitures sur l’autoroute. La loi du plus fort comme unique code de la route.

Et m…

De retour des toilettes à Townsville, dernière ville d’importance dans le Nord de la côte Ouest. On y passe de la variété américaine des années 80 pour couvrir les bruits émis par les braves gens qui se soulagent. La boucle est bouclée : la musique de merde finit en musique de chiottes.

Curiosités

Quelques éléments notables ou exotiques de l’Australie :

  • les road trains : comme leur nom l’indique, des trains qui roulent sur la route. Ou bien des trucks, gros camions surpuissants, qui tirent derrière eux jusqu’à 7 remorques et dont la longueur peut atteindre 50 mètres ! Difficile, voire dangereux, à doubler comme à croiser : l’appel d’air est impressionnant et rabat systématiquement les rétroviseurs du van.
  • les campings gratuits : des aires de repos où l’ont peut passer la nuit, plus ou moins bien équipées. Certaines offrent des douches chaudes, des barbecues à gaz et des tables abritées. Les plus simples ne possèdent que des toilettes. Gérées et entretenues par les mairies ou par des bénévoles, ces aires sont toujours impeccables et rendent service aux voyageurs au long cours.
  • le café gratuit : dans l’esprit des aires gratuites et dans l’espoir de pousser les automobilistes à s’arrêter plus fréquemment, des bénévoles offrent dans certains villages le café en échange d’une pause.
  • la prévention routière : fatigue zone, crash zone, kangaroo crossing, survive this drive, people have died here, autant de messages en bord de route pour faire comprendre que le tronçon emprunté est particulièrement mortel. On a même eu droit au trivia, le jeu des questions-réponses, supposé garder l’esprit des conducteurs en alerte. Une question sur un panneau, la réponse 5 km plus loin !
  • les kangourous, version écrasés : le long des routes, des dizaines de kangourous heurtés par les véhicules, dans un état de décomposition plus ou moins avancée, servent de repas à des oiseaux grassouillets qui semblent nous remercier lorsque l’on passe à leur hauteur.
  • les lignes droites : il n’y a guère que dans le Sud de l’Argentine que j’ai eu à faire à des lignes droites aussi longues. Ici, elles trouvent le moyen de s’enchaîner à angle droit ! Le maillage en damier des villes a gagné l’ensemble du pays. L’ennui guette : on comprend mieux alors les points précédents…

Sugar Cane

Au Sud et au Nord de MacKay, sur des centaines de kilomètres, c’est la mono-culture de la canne à sucre. La région produit l’essentiel du sucre de toute l’Australie. Dans son documentaire Sugarland, l’Australien Damon Gameau dénonçait les sucres cachés dans l’alimentation de tous les jours. Il allait alors se laisser grossir en mangeant comme un Australien moyen. Le bilan était ahurissant : les Australiens mangent trop de sucre, comme les Américains, les Européens, les Tahitiens… Toute la planète se rend malade pour ce sweet dream. Et si les incendies qui dévorent le pays attaquaient les champs de canne à sucre, parlerait-on encore d’un désastre écologique ?

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Villages fantômes

Home Hills. Un village a priori accueillant puisque doté d’une aire de repos pour les voyageurs avec douches chaudes, toilettes et tables abritées. Arrivés plus tôt que prévu, un tour de l’artère principale révèle l’état d’abandon de ce village : la plupart des commerces sont au mieux fermés, au pire à vendre. Si l’élevage du bétail puis la culture de la canne à sucre ont assuré la prospérité de cette ville, il semble que l’économie locale ne soit plus au beau fixe. Même le pub tout vide à un air triste. Pourtant sur le panneau à l’entrée, on lit : vous viendrez pour la bière, vous resterez pour l’ambiance. Peut-être s’agit-il de mise en bière ?

Lotissements

Townsville. En périphérie de la ville, des constructions nouvelles poussent comme des champignons. La grosse ville s’étend encore dans les plaines désertiques. Des panneaux en bord de highway annonce fièrement ‘Acheter votre résidence à 3 minutes des centres-commerciaux’. Je me souviens d’un temps où la valeur d’une maison dépendait de la proximité des écoles.

Tourisme

A Airlie Beach, on a trouvé les Australiens qu’on ne voyait pas dans l’intérieur du pays. Ils sont tous là ! Et leur présence a suffi à transformer la côte sauvage en centres commerciaux gargantuesques qui dévorent ce qui était indiqué comme une réserve naturelle sur ma carte.

Le centre-ville a des airs de Côte d’Azur avec les traditionnels magasins de fringues, les agences de voyages et les débits de boissons. Affiché au fronton du centre commercial central : drink, eat and shop. Bois, mange et achète. Je me souviens d’un temps où l’on partait en vacances pour se déconnecter du quotidien.

Joey

Garry et Denise ont une propriété devenue en 16 ans un havre de paix pour les kangourous. Ce qui a commencé comme le sauvetage d’un joey, un bébé kangourou, élevé au biberon puis relâché dans la nature est devenu depuis leur engagement. Ils continuent à sauver les marsupiaux orphelins et financent leur activité en proposant une après-midi en compagnie des animaux ou bien encore une place de camping surplombant le village de 1770.

1770

C’est d’ailleurs ce village qui tient son nom de la date à laquelle Cook l’a découvert et ajouté sur la carte qui nous a poussés à explorer plus loin ce petit coin de nature en prise avec le Pacifique. La côte y est encore authentique (sans centres commerciaux ni autoroutes) bien que les villages, ici comme ailleurs dans le pays, soient plus fonctionnels que charmants.

Début de décennie

Nous arrivons à la fin de notre périple. Les feux de forêts ont continué leur progression vers le Sud. Sydney puis Melbourne ont été encerclées par les flammes. Des villes en bord de mer ont été évacuées par bateau, les flammes ayant coupé tous les autres accès. Le pays est secoué et encourage ses pompiers. Le premier ministre est revenu de ses vacances à Hawaï mais le vent du changement a soufflé sur son gouvernement. Les flammes ont aussi attisé les luttes politiciennes. Le direction prise par l’Australie va-t-elle changer ? L’affaire est à suivre mais ce pays-île-continent est désormais à l’avant-garde du changement climatique. Nul doute que la saison des cyclones amènera ses pluies diluviennes et arrivera à bout des feux mais les esprits ont été marqués. Les forêts brûlées que nous avons traversées dans des régions où il n’a pas plu depuis 2 ans, les marécages asséchés, les rivières transformées en couloirs de sable sont des paysages qu’il faut faire reculer. Les Australiens ont pris les mauvaises habitudes de leurs cousins éloignés américains. Ces gros mangeurs de viande ont le taux de cancer le plus élevé du monde. Mais cette année, les troupeaux amaigris ont franchi les clôtures pour aller brouter le peu d’herbe verte en bord de route. Les Australiens sont énergivores et brûlent du charbon par mégatonne dans leur centrale mais ce faisant détruisent un fragile écosystème dont ils devraient être les protecteurs. Quand les premiers explorateurs ont atteint le continent, ils ont découvert des hommes restés à l’âge de pierre et un environnement tellement hostile qu’ils ont décidé que le seul intérêt était d’y installer des colonies de prisonniers pour soulager les prisons d’Angleterre. L’histoire pourrait bien se répéter.

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Épilogue

De retour à Brisbane, 48h avant notre départ d’Australie, une rumeur enfle en ville et descend notre rue à l’heure de sortir pour notre promenade nocturne. Des milliers de gens, à l’appel des mouvements universitaires, défilent dans la rue, banderoles et pancartes en main. Ils scandent la démission du premier ministre condamnant sa gestion désastreuse de la crise climatique et ironisant sur son son dénis du réchauffement de la planète. Nous les suivons, enjoints sympathiquement par les manifestants à défendre l’Australie.

De cette virée 2 remarques me viennent :

  • l’amateurisme en politique n’est pas l’apanage uniquement de la France,

  • l’opinion du peuple majoritairement jeune est rarement représentée par celle de ses dirigeants majoritairement vieux.

Nous vivons bien une époque de révolte où la demande de justice sociale rejoint celle de justice climatique et la légitimité de ceux qui s’arrogent le droit d’écrire l’histoire ont bien peu de légitimité à l’époque du voyage planétaire et des réseaux sociaux. Puisse cette prise de conscience en Australie être autre chose qu’un feu de paille. Sans jeu de mots.

kangaroo_beach

Pratique

Parcours : le bush et la côte tropicale du Queensland
- Brisbane
- Bunya Moutains National Park
- Blackdown Tableland National Park
- Eungella National Park
- Girrigun National Park
- Paluma Range National Park
- Airlie Beach National Park
- Cape Hillsborough
- Mount Etna & Capricorn Cave
- 1770 & Agnès Water 
- Glass House Mountains National Park
- Brisbane

Véhicule :
Nissan Caravan 2005
- Poids : 3,5 tonnes
- Autonomie : 400km
- Distance maximale entre 2 stations essence : 400km

Avantage du campervan :
- Dormir au coeur des parcs nationaux
- Dormir dans les aires de repos gratuites entre 2 parcs éloignés
- Avoir de l'eau potable en grande quantité (pas d'eau potable dans la pmlupart des parcs)
- Trouver les boissons fraiches à l'arrivée !
- Pas de prise de tête avec les réservations, pas de planning de route, pas de tentes à monter, pas de clé à rendre, etc...
- Les enfants adorent dormir à moins d'un mètre de leurs parents

Inconvénients du campervan :
- Consommation importante : 15 l / 100 km
- 3 mètres de hauteur : à ne pas oublier au passage des ponts, à l'entrée des parkings, sous les branches majestueuses des arbres, etc...
- Pas très agréable à conduire : prise au vent énorme dans une région cotière très ventée, pas de reprise, très bruyant en montagne dans les côtes
- Les parents aiment dormir à plus d'un mètre de leurs enfants